Michel Boucey - Avoir un monde
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PREMIER CHAPITRE - LE JE, LA MATIÈRE ET L'OBJET
§ 4 - LE JE ET LA MATIÈRE
a) Les pôles non-constitués En tant que thèse capitale de la philosophie phénoménologique transcendantale husserlienne, la constitution du monde par le Je transcendantal au sein de la conscience elle-même transcendantale est aussi, pour le dire comme Husserl, le titre le plus général que l'on puisse donner à la problématique phénoménologique et aux recherches qui s'en suivent. Ces dernières dégagent, en guise d'ultimes résultats, ce que je nommerai les pôles non-constitués, le Je pur et la matière. J'envisagerai d'abord séparément celui-là, puis celle-ci, par rapport à cette détermination commune de non-constitué, puis ensemble dans leur rapport originaire.C'est l'épochè phénoménologique qui a dévoilé le Je pur en tant que non-constitué : "la mise hors circuit du monde et de la subjectivité empirique qui s'y rattache laisse pour résidu un Je pur [...] une transcendance originale, non constituée" . Que signifient ces qualificatifs ? L'épochè a dévoilé les transcendances du monde en tant que telles, c'est-à-dire dans leur différence d'avec l'immanence du flux du vécu de la conscience. Cela veut dire que le flux du vécu est un pur flux dépourvu en tant que tel de détermination identitaire. Il est le lieu, phénoménologiquement déterminé, où "tout coule", le lieu du panta reî héraclitéen. Autrement dit au sein du flux du vécu, il n'y a aucun pôle identitaire. De tels pôles sont les transcendances, vis-à-vis de l'immanence de la conscience, c'est-à-dire les objets formant le monde-. L'originalité même du Je pur comme transcendance, c'est-à-dire comme (pôle d')identité, tient à ce qu'il est "une transcendance au sein de l'immanence" du flux de la conscience. Cette originalité se confirme et se renforce dans son caractère "non constitué". Le Je pur est le sujet de l'intentionnalité, il est ainsi antérieur à cette dernière ; alors qu'une transcendance comme telle, sans originalité, à savoir constituée, est postérieure à l'intentionnalité et à son fonctionnement, en tant qu'objet de l'intentionnalité. Ceci explique la qualification du Je pur-sujet de l'intentionnalité, de transcendance non-constituée ; ce qui nous suffit ici. Passons maintenant à l'autre pôle non-constitué, la matière.
La matière, ou hylé, est elle aussi non-constituée, mais non pas au même sens que le Je pur, ni, au premier abord, si énigmatiquement. Les recherches sur la constitution - ce qui est le titre propre aux Ideen II - montrent que la constitution du monde est subdivisée et hiérarchisée selon les couches générales suivantes : 1/ constitution de la nature matérielle, 2/ constitution de la nature animale, 3/ constitution du monde de l'esprit. L'intérêt central porté à chaque couche tourne respectivement autour de la chose (Ding), de la corporéité charnelle (Leiblichkeit) - détermination incluant celle de l'âme (Seele) -, de l'esprit (Geist). Seule la première couche générale, centrée sur la pure et simple chose, m'intéresse ici directement, puisque c'est en elle que la matière prend place. Cette dernière est, pour le dire comme Kant, un pur divers sensible, chaotique en lui-même, dépourvu de toute structuration propre, ou encore en termes aristotéliciens, la proté hylé de toute activité du Je. Mais c'est tout d'abord en tant que résultat ultime de l'analyse phénoménologique de la perception de chose, c'est-à-dire de l'objet de la nature, que la hylé est découverte comme étant non-intentionnelle en elle-même, c'est-à-dire non-constituée, et mise en forme par l'intentionnalité constituante dans l'intuition de chose : "parcourant à rebours les couches de la constitution de la chose, nous parvenons en dernière instance aux data de sensations en tant qu'archi-objets primitifs ultimes, qui ne sont plus constitués par une quelconque activité du Je mais sont, au sens le plus prégnant du terme, des pré-données pour toute activité du Je." La hylé est le second pôle non-constitué ; Les data de sensations, ou encore data hylétiques, étant la hylé en tant que multiplicité matérielle se donnant aux sens du Je, abstraction faite de toute activité à son égard. Ce qui conduit à m'intéresser maintenant au rapport entre le Je et la hylé.
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